
BASSE MER
26.27.28 Novembre 2026
Le givre tenait encore sur les capots, rue Ernest Lacroix. Ils faisaient le chemin à pied, comme tous les matins, Iris entre eux, son bonnet dans la main au lieu de sur la tête, et elle racontait une affaire de dinosaure qui avait mangé la trousse d’un garçon de sa classe. Lucille l’écoutait à moitié. Elle regardait surtout la buée qui sortait de la bouche de sa fille, ces petits nuages de rien du tout, et elle se disait qu’elle n’allait pas les voir pendant trois jours.
Dans le couloir, Iris tira sur son écharpe, se ravisa, la laissa pendre.
« Papi il vient ce soir. »
« Papi et Grand Mère, oui. Avec la voiture verte. »
« Il a dit qu’on ferait des crêpes. »
« Alors vous ferez des crêpes. »
Devant la porte de la classe, la maîtresse dit bonjour à Iris par son prénom et tendit la main pour prendre le sac. Lucille s’accroupit. Elle avait préparé une phrase la veille en pliant le linge, quelque chose sur le fait qu’ils partaient mais qu’ils revenaient, que trois nuits ce n’était rien, qu’elle penserait à elle. Iris l’embrassa sur la joue, du bout des lèvres, comme on tamponne, et passa la porte. On entendit de l’autre côté un cri de bienvenue, un prénom, un rire. Elle ne se retourna pas.
Ils firent le chemin inverse à deux, sur le même trottoir, à la même vitesse, et il manquait quelque chose entre eux, au niveau des hanches, à l’endroit où d’habitude il y avait une main à tenir.
Thibaud avait chargé la voiture la veille au soir. Il avait sorti la carte grise et l’attestation, il avait vérifié la pression des pneus, il avait mis dans le coffre une couverture dont ils n’auraient aucun usage. Il régla le chauffage avant de démarrer.
« Elle est bien, dit Thibaud, plus bas que d’habitude. Tu as vu, elle est bien. »
« Je sais. »
Ils prirent l’autoroute à neuf heures dix. La radio parlait d’une grève, puis d’un cyclone quelque part, puis de la circulation qui était fluide. Lucille éteignit. Le silence s’installa, et il n’était pas hostile, mais il était trop grand pour eux, comme une pièce dont on aurait retiré les meubles.
Elle finit par dire, en regardant droit devant :
« Florence m’a appelée hier soir. À sept heures et demie. »
« Pour quoi faire. »
« Pour rien. Pour me dire que lundi, c’est le premier décembre. »
Thibaud garda les deux mains sur le volant. Il avait cette façon de laisser passer trente secondes avant de répondre, et Lucille n’avait jamais su si c’était de la sagesse ou de la fuite.
« On part depuis le mois d’août. »
« Je sais depuis le mois d’août qu’on part. Ce n’est pas la même chose. »
Elle regarda défiler la glissière. Dans quatre jours, les boutiques passeraient en horaires étendus, le téléphone se mettrait à sonner dès sept heures et ne s’arrêterait plus jusqu’à la veille de Noël. Elle travaillait depuis la maison toute l’année, un casque sur les oreilles et la porte du bureau fermée, mais en décembre elle descendait sur le terrain, à Vincennes, à Boulogne, en tablier derrière le comptoir, pour que ses vendeuses puissent s’asseoir vingt minutes. C’était son mois à elle. Le seul de l’année où elle servait à autre chose qu’à répondre. Elle avait pris son téléphone deux fois pour tout annuler, une fois en octobre, une fois mardi, et les deux fois elle l’avait reposé.
« Je ne l’ai pas fait. Je voulais juste que tu saches que j’ai failli. »
Thibaud ne répondit pas tout de suite. Il doubla un camion, se rabattit, remit le régulateur.
« Merci de ne pas l’avoir fait. »
Elle posa le front contre la vitre froide. Les champs commencèrent à s’ouvrir après Mantes, immenses, gris et bruns, avec des corbeaux plantés dedans comme des clous.
Au bout d’une heure, elle chercha son baume à lèvres au fond de son sac et sa main rencontra du papier plié en quatre, qui n’y était pas la veille. Un soleil, trois bonshommes, un chat. En bas, appliqué, sur une ligne qu’elle s’était tracée à la règle, Iris avait écrit son prénom, les quatre lettres bien posées, le point du i à sa place.
Elle avait dû le glisser là pendant qu’ils enfilaient leurs manteaux, sans rien dire, en calculant le moment.
Lucille le déplia sur ses genoux et le garda là, à plat, jusqu’à la mer.

Ils arrivèrent à Houlgate à quatorze heures, et la ville avait l’air de dormir sous un drap. Volets fermés, jardinières vides, une seule boulangerie ouverte avec deux pains sur l’étagère. Sur la digue, un couple de retraités marchait en tenant un chien qui ne voulait pas avancer. C’était tout.
On ne leur remettait pas les clés avant seize heures. Ils laissèrent les sacs dans le coffre et partirent vers Dives. Les halles étaient vides, vraiment vides, une charpente de chêne noircie et haute comme une nef, avec la lumière qui tombait par les fentes du toit en lames obliques. Leurs pas résonnaient. Thibaud s’arrêta au milieu, leva la tête, resta comme ça.
« Six cents ans », dit Thibaud.
« Tu as lu le panneau. »
« J’ai lu le panneau. »
Elle rit. Ce fut un petit rire, court, mais il tomba dans le silence des halles et il fit un drôle d’effet à tous les deux.
Au port, les bateaux étaient posés sur la vase, penchés, immobiles, leurs quilles à l’air. Lucille en avait vu des dizaines, des ports posés à sec, sur cette côte et sur d’autres. C’était la première fois qu’elle s’arrêtait devant. Elle trouva ça indécent et magnifique. Tout ce qu’on cache d’habitude était dehors, les coques, les chaînes, le fond.
À seize heures, ils récupérèrent les clés dans une boîte à code fixée près de l’entrée. La bâtisse était un ancien hôtel de 1900, face à la plage, avec un perron trop large pour la saison et un ascenseur en bois qui montait lentement. Ils logeaient au troisième. Lucille poussa la porte et resta sur le seuil.
Le lit était derrière une verrière blanche, dans une pièce qui donnait plein sud sur les jardins et sur les toits pointus des villas. Un écran de cinéma était rangé au plafond, dans son coffre, avec un vidéoprojecteur en face. La salle de bain était en marbre. Il n’y avait pas un bruit dans tout l’immeuble.
« Il y a un cinéma dans la chambre », dit Lucille.
« Il y a un cinéma dans la chambre. »
Elle rangea ses affaires dans la commode par habitude, alors qu’ils restaient trois nuits. Thibaud, lui, posa son sac ouvert par terre et alla ouvrir la fenêtre en grand pour faire entrer le froid et le bruit de la mer. Elle le remarqua et ne dit rien, et c’était déjà un progrès.
Ils ressortirent aussitôt pour monter sur la Corniche, juste avant le coucher du soleil. Il était seize heures quarante. La lumière rasait la falaise et faisait sortir chaque touffe d’herbe de son ombre, et la mer, en bas, était d’un gris qui contenait du rose. Ils s’assirent sur un banc humide. Thibaud sortit un thermos de son sac, ce qui la surprit, parce qu’elle ne l’avait pas vu le préparer.
Le téléphone de Lucille vibra. Florence. Un message long, avec des points d’exclamation et un smiley, qui disait en substance qu’elle ne voulait surtout pas la déranger et qui posait ensuite trois questions sur les volumes du coffret de Noël.
Lucille se leva, fit dix pas, tapa une réponse. Elle sentait le regard de Thibaud dans son dos et elle tapait plus vite à cause de ça, ce qui produisit deux fautes qu’elle dut corriger.
Quand elle revint s’asseoir, le téléphone vibra encore. Un message vocal. Aurélie. Sept minutes et douze secondes.
« Sept minutes », dit Thibaud.
« Elle est comme ça. »
« Mets le fort. »
Elle hésita, puis elle le mit fort. La voix d’Aurélie partit dans le vent, expliquant qu’elle avait bien reçu le tableau des réassorts, qu’elle l’avait mis dans le dossier partagé, d’ailleurs elle en profitait pour dire que le dossier partagé était devenu un capharnaüm, qu’elle avait commencé à ranger, qu’en rangeant elle était tombée sur les photos de la convention de juin, qu’on y voyait très bien François, le PDG, en train de sortir son meilleur pas de danse devant toute la région, qu’elle les avait montrées à l’équipe de Vincennes qui avait beaucoup ri, et qu’à propos de Vincennes il fallait absolument qu’elle raconte l’histoire de la vitrine, mais dans l’ordre, sinon on ne comprenait rien.
À la quatrième minute, Thibaud avait la tête dans les mains. Lucille tenait encore, les lèvres serrées, et puis Aurélie dit, très sérieusement, « bref, tout ça pour dire que c’est réglé », et Lucille lâcha. Elle rit comme elle n’avait pas ri depuis longtemps, un rire qui lui prit le ventre, et elle coupa le vocal au milieu d’une phrase, et elle glissa le téléphone au fond de son sac, écran contre le tissu.
Le soleil était en train de tomber derrière la pointe. Ils ne parlèrent plus.
C’est au moment de repartir qu’ils le virent. Un chat noir, très petit, assis sur le muret trois mètres plus loin, qui les regardait de face avec une patience de fonctionnaire. Thibaud tendit la main. Le chat ne bougea pas d’un centimètre, ne vint pas non plus. Il resta là, poli, jusqu’à ce qu’ils s’éloignent.
« On l’a dérangé », dit Lucille.
« Non. Il nous surveille. »

Le samedi, la basse mer était à neuf heures vingt. Ils retrouvèrent le guide sur le parking, un homme d’une soixantaine d’années en veste orange, avec un marteau glissé dans la ceinture et un sac trop lourd. Ils étaient quatre, avec un père et son fils de douze ans qui n’avait pas envie d’être là.
L’estran s’ouvrit devant eux quand ils passèrent le dernier épi. C’était immense. La mer s’était retirée si loin qu’elle n’était plus qu’un trait clair au bout, et il restait entre eux et elle une plaine de galets, de vase noire et de flaques qui reflétaient le ciel. Les falaises, sur la droite, ne ressemblaient à rien de connu. Elles s’étaient effondrées, en coulées, en bosses, en cheminées de terre, et cette masse sombre descendait vers la plage comme une chose vivante arrêtée en plein mouvement.
Le guide s’accroupit près d’une flaque et ramassa un caillou gris.
« Là. Vous voyez la spirale. Ce caillou a cent soixante millions d’années. Il attendait. »
Le garçon de douze ans dit « ah ouais » sans conviction, mais il ne quitta plus le sol des yeux pendant deux heures.
Ils marchèrent séparés sans le décider. Lucille suivait le bord de l’eau, la tête baissée, les mains dans les manches. Thibaud était resté vers le pied de la falaise, à retourner des blocs. Elle levait la tête de temps en temps pour vérifier où il était, cette silhouette sombre et penchée au milieu du gris, et chaque fois qu’elle le repérait, il y avait dans sa poitrine une petite chose qui se remettait en place.
Elle pensa à Iris. Elle pensa qu’Iris aurait couru partout, qu’elle aurait mis les mains dans la vase, qu’elle aurait ramassé quarante cailloux dont presque tous sans intérêt et qu’il aurait fallu les emporter tous. Elle eut mal, franchement mal, pendant une trentaine de secondes. Puis elle regarda l’horizon, et la douleur se posa quelque part, sans partir, et elle put marcher avec.
Thibaud la rejoignit vers onze heures. Il avait de la boue jusqu’aux coudes et le nez rouge.
« Ouvre la main. »
Elle ouvrit la main. Il posa dedans une pierre grise de la taille d’un abricot, avec une spirale nette, régulière, presque insolente de perfection.
« Le guide a dit que c’est une bonne. »
Lucille referma les doigts dessus. C’était froid et lourd, plus lourd que ça n’en avait l’air.
« Tu la cherchais depuis quand. »
« Depuis qu’on est descendus. »
Elle le regarda. Il avait de la vase sur la joue et il attendait sa réaction comme un gamin qui a rapporté un dessin. Elle se dit qu’elle n’avait pas fait attention à lui depuis deux ans. Elle se corrigea aussitôt, parce que le mot lui déplaisait : elle avait fait attention à lui tous les jours, mais de la façon dont on fait attention à un pilier. On vérifie qu’il tient. On ne le regarde pas.
Elle mit le fossile dans sa poche de manteau et garda la main dessus tout le retour.
Sur le chemin du parking, le chat noir traversa devant eux, sans se presser, et disparut sous une barrière.

Ils remontèrent dans les terres en début de soirée. La nuit tombait vers cinq heures et il faisait déjà noir quand ils arrivèrent à la distillerie, un corps de ferme avec des pommiers nus dans la cour et une odeur qu’on sentait avant de descendre de voiture, une odeur de pomme chaude et de bois mouillé.
Le maître de chai avait des mains de menuisier. Il leur montra l’alambic, le cuivre poli par des mains successives, les tuyaux qui suaient. Il parlait bas, comme à l’église.
« Le premier alcool qui sort, on le jette. Le dernier aussi. On ne garde que le milieu. »
« Et comment vous savez où est le milieu », demanda Thibaud.
L’homme haussa les épaules. « On goûte. Et on a le nez de son père. »
Dans le chai, les fûts étaient alignés dans le noir jusqu’au fond, et il y faisait plus chaud que dehors. Il leur servit deux verres sur un tonneau. Lucille fit tourner le sien, mit le nez dedans, attendit, et ne but qu’après. Thibaud avala tout de suite et toussa.
« Ça brûle. »
Elle rit. Elle avait ri exactement pareil quinze ans plus tôt, dans son studio, la première fois qu’elle avait descendu une bouteille de son étagère pour lui faire goûter et qu’il avait reposé le verre en disant ces deux mots. Elle lui prit sa main libre et la garda.
Le maître de chai regardait Lucille d’un autre œil.
« Vous connaissez. »
« J’ai une étagère. »
« Douze ans, ce fût. Il était déjà là quand votre fille est née. »
Ni l’un ni l’autre ne lui avait parlé d’une fille.
Ils dînèrent à Beuvron. Le village était noir et désert, les colombages détrempés, et chaque fenêtre allumée découpait un carré jaune sur la place.
On voyait des gens dedans, un homme qui débarrassait, une télévision. La salle du restaurant sentait le beurre et le feu. Ils furent les seuls clients avec un couple âgé qui ne se parlait pas.
Lucille regarda ce couple à côté, longtemps, et elle eut peur, et elle le dit.
« C’est nous dans trente ans. »
Thibaud se retourna, observa. Il remplit son verre à elle avant le sien.
« Regarde ses mains. »
L’homme d’en face avait posé sa main sur la table, paume ouverte, et sa femme y avait laissé la sienne sans le regarder, sans arrêter de manger, comme on pose une chose là où elle va.
« Ils n’ont plus besoin de parler », dit Thibaud.
« Moi si. »
Elle l’avait dit en reposant son couteau, sans reproche, comme on donne une information utile. Elle avait mis des années à trouver ce ton.
« Je sais. Je suis lent à ça. »
« Tu n’es pas lent. Tu réponds trois jours après, dans la voiture, quand j’ai oublié la question. »
Il rit, et ce fut lui le plus surpris des deux.
« Je peux attendre trois jours. Ce que je ne sais pas faire, c’est attendre sans savoir que ça vient. Tu as le droit de me dire juste ça, que tu y réfléchis. Ça me suffirait. »
Thibaud regarda son assiette un long moment. Puis il la repoussa.
« Alors je commence par le début. »
Et il parla. Il raconta qu’il avait ouvert leur agenda partagé au printemps, un dimanche soir, en cherchant seulement trois jours. Que mars était pris par les œufs, que l’été était pris par les vacances d’Iris, que septembre était pris par la rentrée, que décembre et janvier étaient avalés par Noël, que février était l’inventaire. Qu’il restait une fenêtre dans l’année entière, la dernière semaine de novembre, et qu’il avait réservé un soir d’août, à minuit dix, après avoir facturé sa journée.
« Je n’ai pas choisi novembre. C’est novembre qui restait. »
Il tourna son verre sur la nappe, deux fois, avant de finir.
« Et je ne cherchais pas un endroit. Je cherchais trois jours où tu dormirais et où on serait tous les deux, avant que décembre commence. C’est tout ce que je voulais. »
Lucille écoutait en tenant le pied de son verre.
« Tu m’as dit, en août : j’ai réservé trois jours en Normandie. »
« Oui. »
« Tu ne m’as pas dit ça. »
« Je croyais que c’était compris dedans. »
« Non. »
Elle posa sa main sur la table, paume ouverte, exactement comme la femme d’en face, et attendit qu’il pose la sienne dessus.
Ils rentrèrent tard. Sur la place, devant la voiture, le chat noir était assis sous un lampadaire, exactement au centre du rond de lumière, et il ne s’enfuit pas quand ils passèrent. Lucille ne dit rien. Elle prit la main de Thibaud dans la poche de son manteau, du côté où il n’y avait pas le fossile.

Le dimanche matin, ils étaient six sur la plage, en combinaison, avec des chaussons qui remontaient sur la cheville et une monitrice qui hurlait des consignes contre le vent. Onze degrés dans l’eau. Le ciel était bas et blanc, et les falaises, sur la droite, avaient l’air d’un décor posé pour eux seuls.
La première vague passa plus haut que les genoux et Lucille cria. Un cri involontaire, aigu, ridicule. Thibaud, à deux mètres, riait tellement qu’il en avala de l’eau salée et se mit à tousser, et elle rit de le voir tousser, et la monitrice cria de reprendre la ligne.
Ils avancèrent jusqu’à la taille. Le froid, passé la première minute, ne faisait plus mal. Il faisait autre chose. Il remontait le long des jambes et allumait la peau, centimètre par centimètre, comme s’il rallumait des pièces éteintes depuis des années. Lucille sentit son cœur cogner très haut dans la poitrine.
Elle sentit ses cuisses, ses hanches, ses épaules. Elle se sentit, tout simplement, et elle réalisa qu’elle avait passé des mois à être une voix dans un casque, un agenda, une main qui signe des mots dans un carnet de liaison.
Ils marchèrent quarante minutes contre le courant. À un moment, une vague plus haute la déséquilibra et Thibaud attrapa son poignet, et elle se raccrocha, et ils restèrent comme ça, tanguant tous les deux, incapables d’avancer, en train de rire, avec de l’eau plein la bouche.
Sur le sable, après, ils avaient les doigts blancs et les lèvres bleues. Ils burent un thé beaucoup trop sucré dans des gobelets en carton, assis contre le mur d’une cabine fermée pour l’hiver.
« On devait aller au planétarium », dit Thibaud.
Lucille regarda le ciel, blanc, absolument fermé, sans une étoile en réserve.
« Une autre fois. Avec Iris. »
Elle appela sa fille de la plage. Iris était dehors elle aussi, chez Papi, on entendait un souffle et des cris. Elle parla vingt secondes, dit qu’elle avait fait un gâteau avec des trous dedans, exigea de parler à son père, lui posa une question sur les tracteurs, et raccrocha en oubliant de dire au revoir.
Lucille resta le téléphone à la main, souriante.
« Elle nous a laissés partir, dit Thibaud. Elle nous laisse revenir. »
Ils reprirent la route à quinze heures, plus lentement qu’à l’aller. Ils s’arrêtèrent deux fois sans raison, une fois pour un café dans une station, une fois parce qu’un vol d’oiseaux passait sur un champ labouré et que Thibaud voulut se garer pour le regarder. Ils ne mirent pas la radio. Le silence, cette fois, avait la bonne taille.
Lucille conduisit la seconde moitié. Elle avait le fossile dans la poche de sa portière, et du sable, partout, dans les coutures du manteau, dans les baskets, sous les ongles.
Ils sortirent de l’autoroute à Jouy le Moutier à la nuit tombée. La lumière du salon était allumée derrière les rideaux, et Iris devait guetter depuis un moment, parce qu’elle ouvrit la porte avant qu’ils aient sonné. Elle était en chaussettes sur le carrelage froid de l’entrée. Elle dérapa, se rattrapa au montant, et se jeta contre les jambes de sa mère avec une violence qui faillit la faire tomber. Elle sentait le beurre et le shampooing.
« Vous avez ramené la mer. »
« On a ramené quelque chose. »
Lucille sortit la pierre grise de sa poche et la posa dans les deux petites mains ouvertes. Iris la tourna, chercha, trouva la spirale, la suivit avec l’ongle.
« C’est un escargot. »
« C’est un escargot qui a cent soixante millions d’années. »
« Il est mort. »
« Il attendait. »
Grand Mère riait dans la cuisine, Papi racontait déjà l’histoire des crêpes ratées et de la poêle qu’il avait fallu jeter, et il fallut rester dîner. Iris ne lâcha pas le fossile de la soirée. Elle le posa à côté de son assiette, le fit tomber une fois, le récupéra, le garda dans son poing pendant tout le trajet du retour, et elle dormait déjà quand ils passèrent le pont.
Ils la couchèrent sans la réveiller. Le fossile resta dans sa main jusqu’au lit, et Lucille le récupéra doucement, doigt par doigt, pour le poser sur l’étagère au pied du lit, à côté du cochon gris. Le lendemain matin, avant même de descendre, Iris le déplaça trois fois avant d’être satisfaite.
Lucille prit les clés avant lui et descendit la rue jusqu’à la station, à trois cents mètres, avec son manteau sur le pyjama. La voiture n’était pas la sienne. Thibaud la prenait tous les jours, il y chargeait ses caisses, il y mangeait à midi entre deux clients, et il y avait du sable partout, dans les rails des sièges, dans le coffre, sur le tapis conducteur. Elle détestait ça et lui ne le voyait jamais.
Elle passa la carte prépayée devant la borne, celle qui vivait dans la boîte à gants et qu’il rechargeait sans jamais le dire. Le moteur se mit à hurler et le tuyau devint dur entre ses doigts. Elle fit le coffre, le siège passager, les tapis, méthodiquement, avec la buée qui sortait de sa bouche dans le petit matin, et un homme en gilet jaune qui remplissait un bidon à la pompe d’à côté sans la regarder.
Arrivée à la portière du conducteur, elle s’arrêta. Il restait trois minutes au compteur. Elle relâcha la gâchette et laissa la fine ligne blanche prise dans le pli du caoutchouc.
Elle rentra, monta, posa les clés dans la coupelle de l’entrée. Dans sa poche de manteau, ses doigts trouvèrent un grain, puis deux, et elle les roula longtemps entre le pouce et l’index pendant que Thibaud, en bas dans la rue, ouvrait sa portière.
Fin.
Ecrit par Mélissa Dacosta by Thibaud <3